Les saints et les pharisiens

 

" Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre.
Et ils sont scandalisés, ces vertueux.
Mais moi qui ne suis pas vertueux,
dit Dieu,
Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé. (...)

Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre.
Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé.
Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de l'homme et il est seulement profondément peiné.
Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper la lèpre.

Voyez au contraire comme le saint lui parle doucement,
Fermement mais doucement.
Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne d'autant plus de certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus douce.
Les cœeurs des pécheurs ne se prennent point par effraction.
Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par effraction.

Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la lèpre.
Voyez comme au contraire le saint le reprend doucement.
Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur,
Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre lui-même pour lui-même en lui-même.
Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.

Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et nullement du côté des Pharisiens.
Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre en moi-même pour moi-même.
Et voyez comme je parle doucement au pécheur
Et comme je reprends doucement le pécheur.

Et quand les frères s'en furent partis,
(Il attend que les deux frères qu'il avait appelés,
Qu'il avait fait venir, s'en soient partis. Il attend qu'ils soient seuls. Il ne veut pas
Faire un semblant d'affront à un baron français),
il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me dit :
"Comment me dîtes-vous hier ce ?"
Et je lui dis que encore lui disais-je.
Et je, qui onques ne lui mentis ;
Et je lui dis que encore lui disais-je ;
en vérité, dit Dieu,
Cette franchise de Joinville, qui ose répéter cela au roi,
Est précisément ce qui me garantit la franchise de saint Louis. (...)

Et il me dit : " Vous dîtes comme vif étourdi ; (...) car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable ; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être. Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps ; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné : par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre cœur à ce pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au corps, de lèpre ou de toute autre maladie, que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous."

Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté !
L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, (...)
Quelle douceur, quelle tendresse ! Celui qui aime
Entre dans la sujétion de celui qui est aimé.

Voilà comme il lui parle, lui le roi de France. (...)
Quel soin de ne point offenser, (...) de ne pas donner même une apparence de tort !
Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même,
Pour Dieu et pour le roi de France, il parle humblement,
Il parle comme un tremblant solliciteur.

C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite.
Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son salut.
Et il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle Joinville
Fasse son salut, veuille bien faire son salut. (...)

Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, quelle tendre instance !
Voilà comme le saint parle au pécheur
Pour son salut. Jésus même
N'a pas été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par lui-même sait
Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine, (...)

Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté des Pharisiens,
Moi qui suis tout au bout du côté des saints,
Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme (c'est moi qui l'ai fait),
Et je parle à Joinville comme saint Louis.
Comment serai-je moins tendre que saint Louis ?

Comme lui je tremble
Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas,
pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient parfaits.
Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais moi je ne suis pas si exigeant.

Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en demande pas tant.
Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui suis parfait.
Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile,
Moins exigeant. Je suis le Saint des saints.

Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en coûte,
Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les Pharisiens veulent toujours de la perfection
Pour les autres. Chez les autres.

Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même
En lui-même
Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes

Et qui obtient quelquefois quelque perfection,
Le saint est moins difficile que les autres.
Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est.
Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile".

Charles Péguy