Le mystère de la liberté de l'homme

 

Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises.
Qu'est-ce que je deviendrais. C'est là que mon nom monte éternellement.
Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont mes meilleurs troupes.
Croyez vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre camp.
Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
A décimer mes propres hommes.
Je ferais une belle bataille, après.
Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfait.
Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleurs troupes.
Il faut aimer ces créatures comme elle sont.
Quand on aime un être, on l'aime comme il est.
Il n'y a que moi qui est parfait.
C'est même pour cela peut-être
Que je sais ce que c'est que la perfection
Et que je demande moins de perfection à ces pauvre gens.
Je sais, moi, combien c'est difficile.
Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves
J'ai envie, je suis tenté de leur mettre la main sous le ventre
Pour les soutenir dans leur ma large main
Comme un père qui apprend à nager à son fils
Dans le courant de la rivière
Et qui est partagé entre deux sentiments.
Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop
L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais à nager.
Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment
Cet enfant boira un mauvais coup.
Ainsi moi quand je leur apprend à nager dans leurs épreuves
Moi aussi je suis partagé entre deux sentiments.
Car si je les soutiens toujours les soutiens trop
Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes.
Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment
Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais coup.
Telle est la difficulté, elle est grande.
Et telle la duplicité même, la double face du problème.
D'une part, il faut qu'il face leur salut eux-mêmes.
C'est la règle.
Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intéressant. Ils ne seraient pas des hommes.
Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils gagnent eux-mêmes.
Leurs éperons de chevaliers.
D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup
Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du péché.
Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu,
Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté.
Si je le soutiens trop, il n'est plus libre
Et si je ne le soutiens pas assez, il tomber.
Si je le soutiens trop, j'expose sa liberté
Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut:
Deux biens en un sens presque également précieux.
Car ce salut a un prix infini.
Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre.
Comment serait-il qualifié
Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même.
Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret,
Tel est le mystère de la liberté de l'homme.
Tel est le prix que nous mettons à la liberté de l'homme.
Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j'ai crée l'homme à mon image et à ma ressemblance.
Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix
De toute liberté

[...]

Quand une fois on a connu d'être aimé par des hommes librement, les soumissions n'ont plus aucun goût.
Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres , les prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien
Quand on a vu saint Louis à genoux, on n'a plus envie de voir
Ces esclaves d'Orient couchés par terre
Tout de leur long à plat ventre par terre. Etre aimé librement.
Rien ne pès ce poids, rien ne pèse ce prix.
C'est certainement ma plus grande invention.
Quand on a une fois gouté
D'être aimé librement
Tout le reste n'est plus que soumissions.
C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français,
Et que nous les aimons entre tous uniquement
Et qu'ils seront toujours mes fils aînés.
Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font librement.
Ils sont moins esclaves et plus libre dans le péché même.
Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons gouté.
Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons crée.
D'être aimé par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu.
Je sais qu'il m'aime.
Au moins, je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est un baron français. Par eux nous avons connu
D'être aimé par des hommes libres. Tous les prosternements du monde
Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes les soumissions, tous les accablements du monde.
Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée, de ces hommes libres-là. Toutes les soumissions du monde
Ne valent pas le point d'élancement
Le bel élancement droit d'une seule invocation
D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sûr,
Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron de l'Ile-de-France. Quand saint Louis m'aime
Je connais, je sais ce que c'est que d'être aimé.
(Or c'est tout.) Sans doute il craint Dieu.
Mais c'est une noble crainte, toute emplie, toute gonflée,
Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus.
Nullement quelque lâche, quelque basse crainte, quelque sale peur
Qui prend par le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une noble crainte,
La peur de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me désobéir parce qu'il m'aime,
Et, parce qu'il m'aime, la peur
De ne pas être trouvé agréable
Et aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette noble crainte,
D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lacheté.
Et quand il m'aime c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime c'est vrai.

Charles Péguy